Le terrible enseignement du « référendum de vendredi » soir : Le Congo est ailleurs ! (Kenge Mukengeshayi)


 

« Un raz-de-marée », commente à très haute voix un Kinois attablé dans une terrasse, le cou croulant sous le poids de deux grosses chaînettes en or, les deux mains envahies par des bagues. « Voilà ce qu’il faut appeler élection. Un véritable référendum. Le peuple s’est prononcé sans entraves. Loin de toute pression et de manière spontanée », ajoute-t-il.
Personne n’expliquera jamais ce qui s’est passé. Une déferlante. Une rumeur gigantesque qui gonfle comme un tsunami avant de déferler sur l’ensemble du pays. Grâce à la magie du téléphone, l’effervescence atteint Mbuji Mayi, Kananga, Kisangani, Matadi, Mbandaka, Kikwit, Idiofa, Aru, Butembo, Uvira… dont les populations descendent dans la rue.

« C’était vers 17h30’. J’étais à la hauteur du marché de l’UPN lorsque j’ai vu des gens courir, hurler, sauter de joie, danser en criant Igwe, Igwe », témoigne un habitant de Ngaliema. Patrick, à Bandal, raconte : « J’ai vu passer à toute allure une fille en train de crier à tue-tête Igwe ! Igwe ! Lorsque je lui ai demandé ce qui se passait, elle a répondu que JP Bemba avait parlé à la radio, qu’il avait dit avoir gagné le procès devant la Cour suprême de justice ».
Qui eût cru cela dans une capitale littéralement envahie par toutes sortes des médias, et où le pouvoir se targue d’avoir mis à chaque coin et recoin un policier, un militaire ou un indicateur sensé lui rapporter à la minute même ce qui se passe?
« Dans la commune de Kinshasa, raconte pour sa part Willy Mukendi, j’ai vu une foule immense répondre aux policiers : nous n’avons pas de problème avec vous, nous n’allons pas piller, nous n’allons pas détruire ». Même scène à Lemba et à Matete. Charles Mulangu livre son témoignage : « Entre 18h et 22h, toutes les rues étaient inondées par des jeunes dansant et chantant ».
André Diamana, le correspondant du Phare à Matadi confirme : « C’est inexplicable. On a vu tout d’un coup les gens descendre dans la rue et crier victoire ». « Je n’en croyais pas mes yeux face à toutes ces scènes de liesse, à ces danses inattendues au milieu de la nuit » ajoute pour sa part Assossa Tshimanga Kabeya de Tshikapa.

Rumeur

« Il y a un aspect dramatique et même pathétique dans cette affaire, explique un professeur d’université, dans la mesure où l’effervescence de vendredi soir confirme paradoxalement l’analphabétisme et l’ignorance de beaucoup de nos compatriotes. Une ignorance qui les expose aux ravages de la rumeur. Cela étant, force est de constater que cette rumeur a permis à chacun d’exprimer ses véritables états d’âme par rapport au contexte politique actuel. Le message se situe là, indiscutable ».
Tous les observateurs admettent que la rumeur est partie d’une retransmission à la radio et à la télévision de la lecture de la requête introduite par l’Union pour la Nation devant la Cour suprême. « Une mauvaise interprétation, puis une réaction en chaîne qui a déferlé telle une traînée de poudre. Au total, nous avons assisté à une véritable référendum populaire », commente un politologue. « Quel que soit le verdict de la Cour suprême de justice, poursuit-il, on ne peut pas ne pas tenir compte de ce qui vient de se passer, quelle qu’ait pu en être la cause par ailleurs ».

Le Congo est ailleurs

« Inutile de se voiler la face », tranche un syndicaliste. Sévère, il estime qu’ « il y a d’un côté, le Congo de la CEI, du pouvoir, de la Monuc, de l’Eufor et de la Communauté internationale. De l’autre, il y a le Congo du peuple profond, celui-là qui était dans la rue vendredi ».
Samedi matin et tout au long du week-end, il n’était question que de cette étrange rumeur qui a traversé la RD Congo de part en part comme un éclair. Et qui serait restée au stade d’une simple rumeur si les Congolais, du nord au sud, de l’est à l’ouest, n’en avaient pas profité pour exploser de joie, exprimer leurs sentiments.
« C’est indiscutable, la division est-ouest n’est plus d’actualité. Nous assistons en revanche à une nouvelle ligne de fracture entre ceux qui tiennent à diriger le Congo par la force et les Congolais eux-mêmes, dont les cœurs se trouvent ailleurs », analyse le même syndicaliste. A côté de lui, sous l’arbre effeuillé du Bâtiment administratif, un fonctionnaire dont la veste n’a plus d’âge appuie : « Il n’y a qu’à comparer l’immense explosion de joie de vendredi au silence glacial qui avait salué la proclamation des résultats provisoires par la CEI. C’est le jour et la nuit. On ne peut plus se comporter comme si rien ne s’était passé. Dans tous les cas, c’est un message clair pour l’avenir ».

Message

Manipulation ou non, un fait reste vrai. Les Congolais se sont une nouvelle fois exprimés, sans ambiguïté. D’ailleurs, explique un analyste, « l’étendue et l’ampleur du phénomène réduisent considérablement l’élément de la manipulation qui aurait été le fait d’une poignée d’individus isolés. Or, dans le cas d’espèce, c’est tout le pays qui est entré en transe, spontanément et de manière pacifique. C’est un signal ».
Un quadruple message en somme, conviennent tous les analystes. D’abord en direction des vainqueurs présumés de la présidentielle : quoi qu’ils disent, le cœur du Congo se trouve ailleurs et pas nécessairement là où les résultats de la CEI ont voulu. Cela peut se discuter, certes, mais l’effervescence de vendredi soir n’admet pas plusieurs interprétations. Il faudra tenir compte d’une donne politique qui crève les yeux. Message également en direction de la Communauté internationale : les frustrations actuelles constituent à coup sûr les germes de la nouvelle fracture qui attend la RD Congo demain. Troisième message : c’est faux de faire croire que les Congolais ne manifestent que pour casser et piller. Enfin, message en direction de JP Bemba Gombo : il y a eu une rencontre entre lui et le peuple congolais, presque par hasard, et même par défaut. Il lui revient désormais de faire le choix de rester aux côtés de ce peuple et de capitaliser cet immense espoir, ou de le trahir en succombant aux sirènes de ceux qui ne l’ont embarqué dans leur schéma que pour mieux l’humilier. Le véritable choix de la liberté se situe là.

2006-11-27

 



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