|
Le patron du MLC est l'un
des adversaires les plus sérieux de Joseph Kabila à
l'élection du 30 juillet. Interview.
Une voix presque fluette
dans une grande carcasse. Chez Jean-Pierre Bemba, les
apparences peuvent être trompeuses. Prospère homme
d’affaires durant les dernières années de Mobutu, le fils de
Jeannot Bemba Saolona - l’ancien patron des patrons zaïrois
- se lance dans la rébellion en créant en septembre 1998 le
Mouvement de libération du Congo (MLC) soutenu par
l’Ouganda, soucieux de disposer d’un relais susceptible de
faire de l’ombre aux rebelles du RCD-Goma, proche du Rwanda.
Cartouchière en bandoulière, le fils de bonne famille qui a
fait ses études en Belgique s’improvise, du jour au
lendemain, chef de guerre depuis son QG de Gbadolite, le
village d’origine du maréchal Mobutu. À la faveur de la
transition en juin 2003, il devient vice-président en charge
des dossiers économiques et s’impose comme le principal
opposant du président Joseph Kabila. L’homme apprend vite et
espère que les élections présidentielle et législatives du
30 juillet lui permettront de légitimer sa position.
Sur le chemin qui mène au palais présidentiel, Bemba peut
compter, entre autres soutiens, sur celui de Mouammar
Kaddafi, qui l’a d’ailleurs reçu à plusieurs reprises en
Libye. Les liens entre les deux hommes remontent à l’époque
où Ange-Félix Patassé était à la tête de la Centrafrique. Le
« Guide » libyen, alors au plus mal avec l’administration
américaine, perçoit tout le bénéfice qu’il peut tirer d’une
rébellion proche de l’Ouganda et qui se proclame ennemie du
Rwanda, un allié de l’Amérique, qui appuie un autre
mouvement armé congolais : le RCD-Goma. Tout semble réuni
pour rapprocher Kaddafi et Bemba, d’autant que tous deux ont
des troupes à Bangui pour appuyer le président Patassé en
bute à une rébellion armée.
Mais Bemba sait qu’il en faut davantage que le soutien du «
Guide » pour convaincre et rallier une majorité de ses
compatriotes à sa cause. Il ne cesse de parcourir le pays et
de répondre aux accusations de cannibalisme, d’exactions et
autres atteintes aux droits humains dont ses hommes se
seraient rendus coupables en Ituri et en Centrafrique. Il ne
rate, non plus, aucune occasion pour contre-attaquer sur la
couverture partisane de la campagne électorale par la
télévision nationale. Tout comme il nourrit des craintes sur
la crédibilité du scrutin ainsi que sur le rôle des organes
chargés de l’organiser. Et fait montre de réelles qualités
dans l’art de l’esquive, notamment sur la « congolité », qui
empoisonne le débat électoral.
Réputé autoritaire voire cassant, il a perdu plusieurs de
ses proches, qui sont partis chez Joseph Kabila. Mais il a
transformé le MLC en une redoutable machine entièrement à
son service (voir J.A. n° 2374) pour faire pièce au Parti du
peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) qui
donne le tempo de la campagne électorale du chef de l’État
sortant. Non sans un certain savoir-faire. Bemba est habile
à la manœuvre et sait mobiliser. Quelle que soit l’issue du
premier tour, son Regroupement des nationalistes congolais (Renaco),
qui revendique vingt-six partis politiques, constituera une
force incontournable.
Jeune Afrique : Vous menez une campagne très active alors
qu’une vingtaine de petits candidats demandent le gel du
processus électoral. L’échéance du 30 juillet peut-elle être
respectée ?
Jean-Pierre Bemba : Il faut poser la question au producteur
et non au consommateur. La Commission électorale
indépendante (CEI) est-elle prête techniquement ? Moi, en
tout cas, je suis prêt. Mais d’ici au 30 juillet, je plaide
surtout pour une véritable « concertation politique » afin
que tous les candidats puissent exprimer leurs difficultés.
Lesquelles ?
Des candidats demandent des garanties pour leur sécurité
lorsqu’ils se déplacent à l’intérieur du pays. Des
responsables politiques ont déjà été arrêtés, des étrangers
accusés d’être mercenaires à la solde du candidat Oscar
Kashala ont été expulsés, et un pasteur a été interpellé
puis jugé par une cour militaire. Ces dérives inquiètent les
candidats. Ont-ils la possibilité de mener campagne sans se
faire embarquer par les services de sécurité ? Je note par
ailleurs que la télévision nationale (RTNC) est monopolisée
par le Parti du peuple pour la reconstruction et la
démocratie (PPRD). Dernièrement, le procureur général de la
République et le président de la Cour suprême ont été vus à
un congrès du PPRD. L’organe qui est censé trancher les
contentieux électoraux est-il indépendant ? Et puis, on
parle de tricheries. La CEI doit expliquer avec précision le
déroulement du processus électoral. La crédibilité du
scrutin est capitale pour la suite. On ne peut pas avoir de
doutes sur les prochains dirigeants du pays.
L’autre menace concerne la sécurité des électeurs du fait de
la présence dans le pays de groupes armés actifs, notamment
dans l’est du pays. Et le MLC ?
Le MLC n’a plus d’hommes armés. Ma résidence privée de
Maluku, à 80 kilomètres de Kinshasa, est en sécurité. J’y
vais régulièrement, et je n’ai pas besoin d’une escorte de 3
000 ou 4 000 personnes pour cela. Comme tous les
ex-belligérants, mes hommes ont intégré les Forces armées de
la République démocratique du Congo (FARDC).
Et votre garde personnelle ?
Je n’ai que des éléments pour ma sécurité. Ils sont
identifiés, contrôlés, et leur nombre est raisonnable. Ils
ont un macaron de l’armée nationale et sont payés par le
ministère de la Défense.
Si le nombre est raisonnable, pourquoi ne le donnez-vous pas
?
Pourquoi voulez-vous que je donne les effectifs de ma garde
en tant que vice-président ? C’est très loin des rumeurs
folles qui circulent. Bemba est celui que vous voyez ici. Je
suis licencié en sciences commerciales et en économie du
développement. J’ai une expérience de gestion des
entreprises. J’aurais pu rester dans le confort de mes
affaires, mais j’ai choisi de combattre le régime
dictatorial des Kabila. J’ai failli y laisser ma peau. Je ne
regrette rien.
Votre image de chef de guerre vous poursuit malgré tout,
alors que le président Joseph Kabila se présente comme
l’artisan de la paix.
J’ai entamé la lutte en 1998 contre le pouvoir de l’Alliance
des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL),
et je rappelle que c’est la famille Kabila qui a fait entrer
les Rwandais dans le pays. Quant à l’accord sur la
transition conclu à Pretoria le 17 décembre 2002, Joseph
Kabila n’a pas été le seul à le signer. Un seul acteur ne
pouvait rien faire. C’est un gros mensonge. Je réclame aussi
la paternité de la paix.
Certains observateurs vous accusent d’utiliser le thème
xénophobe de la « congolité » durant cette campagne…
C’est faux, nous n’exploitons pas ce thème.
Pas vous directement, mais votre entourage…
À la limite, je ne suis pas responsable de ce que disent mes
proches. Je suis entouré de cadres, et je fais en sorte
qu’ils soient valables. Je défie quiconque de prouver que ce
thème fait partie de notre propagande.
Et vos deux chaînes de télévision, Canal Kin TV et CCTV…
Le propriétaire d’une télévision peut-il être considéré
comme responsable de propos tenus sur l’antenne par des
intervenants extérieurs ?
Déplorez-vous ces propos ?
Je déplore beaucoup de choses, la manipulation et les
campagnes de diabolisation dont je suis victime. Je déplore
les accusations portées contre moi qui sont entretenues par
le président Kabila.
Mais avez-vous des doutes sur les origines ?du chef de
l’État sortant ?
Ce n’est pas mon problème. Je refuse d’aller sur ce terrain.
La candidature de Kabila a été validée par la CEI. Le juge
suprême, ce seront les électeurs. Qu’est-ce que je peux dire
de plus…
Le MLC a enregistré de nombreux départs, votre candidature
n’est-elle pas celle d’un homme isolé ?
Ma candidature est soutenue par une large plate-forme, le
Renaco, qui regroupe 26 partis politiques. Au sujet
d’Olivier Kamitatu, l’ancien président de l’Assemblée
nationale qui a rallié le camp présidentiel, comment peut-il
être pris au sérieux ? Qui a trahi, trahira. C’était un ami,
il ne l’est plus. Vous ne pouvez pas prétendre défendre le
peuple quand vous êtes achetable. On a besoin de moraliser
la vie politique. Malheureusement, Kabila se comporte comme
Mobutu. Mobutu a joué au débauchage, et on voit où cela nous
a mené.
Avez-vous noué des contacts avec l’Union pour la démocratie
et le progrès social (UDPS), qui a appelé au boycottage du
scrutin ?
Ils veulent un changement, moi aussi. On se voit, on
discute, mais je regrette l’absence de l’UDPS. Son président
Étienne Tshisekedi est l’un des parrains de la démocratie,
c’est dommage qu’il ne soit pas au rendez-vous.
Les voix de l’UDPS vous intéressent, forcément…
Comment vont réagir les militants de l’UDPS ? Je n’en sais
rien. Mais, en cas de victoire, l’UDPS ne sera pas exclue
des institutions…
Quel est votre poids électoral au-delà de la province de
l’Équateur dont vous êtes originaire ?
Laissons faire les élections. Ce qui m’importe, c’est la
vérité du scrutin…
Quelle que soit cette vérité ?
Nous allons l’accepter, et ce ne sera pas la fin du monde.
Il y aura d’autres élections dans cinq ans. Abdoulaye Wade
et François Mitterrand ont attendu vingt ans. J’ai 44 ans.
Vous prenez date…
Bien sûr. Perdre les élections, être dans l’opposition,
c’est la démocratie. Je suis prêt à reconnaître une défaite.
J’ai combattu une dictature, j’ai risqué ma vie pour cela.
J’ai dormi dans des huttes, j’ai été bombardé par l’armée de
Kabila. J’aurais fait tout cela pour rien ? La démocratie,
je l’ai voulue. Mais je vise la majorité, et je vais
surprendre. Propos recueillis à Kinshasa par Philippe
Perdrix
RD CONGO - 16 juillet 2006
- par PROPOS RECUEILLIS À KINSHASA PAR PHILIPPE PERDRIX
|