Bemba : le premier signal à Kabila avant le débat


 
Dans un entretien le week-end avec la presse, le candidat de l’Union pour la Nation a donné les grandes lignes de sa vision et de son programme et a demandé au peuple congolais de lui faire confiance pour les 5 années à venir

 Jean-Pierre Bemba, adversaire de Joseph Kabila à la présidentielle du 29 octobre 2006, a planté le décor de ce que sera le débat contradictoire, la dernière épreuve de feu à laquelle les deux protagonistes seront conviés 3 jours avant l’explication finale. C’est la grande bataille au cours de laquelle ils auront deux heures pour convaincre les Congolais et les déterminer dans leurs choix. 
Jamais le candidat de l’Union pour la Nation –UN- n’avait pris un sin bon départ. Un jour avant le déploiement sur le terrain de sa redoutable équipe de campagne, soit le samedi 14 octobre, Jean-Pierre Bemba a pu démontrer, au cours de l’émission « Face à la presse », et cela pendant deux heures, qu’il est une machine apte à broyer n’importe quel adversaire au cours d’un débat en direct.
 Les journalistes Willy Kalengay d’Antenne A, une chaîne de télévision indépendante, Serge Mulumba de la chaîne kabiliste RTGa, appartenant à Pius Muabilu, député Pprd à la nouvelle assemblée nationale, et Jérôme Sekana de l’agence Galaxy en ont pris bonne note.

Serein, détendu, n’évitant aucune question, même technique, Jean-Pierre Bemba a, par cette occasion, donné un signal fort à Joseph Kabila dont certains proches, à en croire certaines indiscrétions, ont jugé que l’adversaire a mis la barre très haut. Au point d’émettre des doutes sur le face à face du 26 octobre 2006. Bemba s’est même dit prêt à tout débat, dans un contexte démocratique, un peu comme Mohamed Ali, qui démoralisait son adversaire Georges Foreman en 1974 au Stade du 20 Mai de Kinshasa, avant de l’envoyer au tapis.
Bemba a également dévoilé sa feuille de route, bien garnie. Rien n’y est laissé au hasard. Un véritable «vade mecum» de l’électeur avant le choix déterminant du second tour. Voilà pourquoi il demande que les Congolais lui fassent confiance pour les prochains 5 ans.

Ci-dessous l’intégralité de l’interview accordée par Jean-Pierre Bemba à Willy Kalengay, Serge Mulumba et Jérôme Sekana. 
 
 
 
Presse : L’opinion attendait ce moment pour enfin vous voir sur les médias et entendre quelle est votre vision pour le Congo de demain. On ne peut pas parler de ce Congo de demain sans pouvoir évoquer les derniers évènements qu’il y a eus après votre discours au Stade Tata Raphaël, la publication des résultats et ce qui en est suivi par après. Il y a quand même quelques stigmates qui sont restés et sont perceptibles sur la ville de Kinshasa. Beaucoup se posent la question de savoir qu’est-ce qui s’est réellement passé. Et Jean-Pierre Bemba est là en chair et en os. Quelle est la vérité sur tous ces faits pour que la population qui n’a que trop attendu de vous voir communiquer à cet effet ?
 
Jean-Pierre Bemba :
Effectivement, je n’ai pas eu l’occasion de m’exprimer depuis les évènements malheureux de 20, 21 et 22 août ; le jour même de la proclamation par la Commission électorale indépendante (Cei) des résultats du 1er tour dont, au niveau de notre regroupement politique, nous avions vraiment des tendances qu’il y aurait un 2ème tour parce que nous avions récolté toutes les informations sur la signature des PV de comptage (Ndlr : de dépouillement.). Nous savions qu’il y aurait un 2ème tour.
Le 20 août au soir, je me préparais pour aller à la permanence du parti pour pouvoir parler à la population dans un mot télévisé, pour l’encourager à aller se préparer pour le 2nd tour afin de le gagner.

J’avais d’ailleurs averti la communauté internationale que j’allais m’adresser à la population. Et grosse surprise : le cortège qui amenait l’équipe d’avance avec du matériel de sonorisation a été pris à partie. On a tiré sur le véhicule autour de la permanence du parti. J’ai fait annuler le soir même, pour des raisons de sécurité, le communiqué que je devais faire. Le 21, je me trouvais dans ma résidence privée. A la demande de 14 ambassadeurs du Ciat pour discuter des questions qui regardent l’organisation du 2nd tour - les ambassadeurs du Ciat souhaitaient me rencontrer - je les ai invités donc à la résidence privée. Il est 15h30’ lorsqu’ils arrivent. Et à 16h00’, pendant que nous sommes avec eux, en train de discuter, nous entendons les crépitements des balles. On tire dans le périmètre de sécurité de ma résidence privée et officielle. Ces tirs ont duré 5 heures, de 16 à 2100’.
 
Presse : Pendant ce temps, vous êtes resté avec les ambassadeurs chez-vous ?
 
J.P.B. :
Je suis resté avec ma famille, femme, enfants et ambassadeurs que j’ai protégés dans une pièce au sous-sol de la maison pour que rien ne leur arrive. Ma garde personnelle s’est occupée de la défense de ce périmètre de sécurité. Tout ceci c’est ce que je qualifie d’évènements graves, d’évènements malheureux parce que, dans une démocratie les chars n’ont pas de place dans la rue. Attaquer la résidence d’un vice-président de la République, d’un adversaire politique, ce ne sont pas des actes démocratiques. En démocratie, on répond au débat politique, débat d’idées même s’il peut parfois être violent. Mais, on ne répond pas à un discours politique par une violence armée. C’est dangereux pour le pays, pour la démocratie. Ce qui m’est arrivé pouvait arriver à n’importe lequel de nous, même opposant politique. C’est dangereux pour la démocratie.

Moi, je me suis battu et donné ma vie pour un nouvel ordre politique, pour une nouvelle manière de gérer ce pays. On a connu la dictature dans ce pays, et on nous a dit qu’on chassait la dictature. Il ne faut pas chasser la dictature pour la remplacer par une autre. La scène qui s’est déroulée dans cette ville du 20 au 22 août n’honore pas les dirigeants congolais, n’honore pas la classe politique. Quelle image a-t-on envoyé à la jeunesse qui aspire à faire la politique, à la population qui aspire de vivre en paix, lorsqu’on insécurise la ville avec 8 chars de combat, 1500 hommes armés pour venir tuer une personne, un vice-président, un candidat à l’élection présidentielle ? La démocratie n’est pas un slogan en soi, la démocratie c’est aussi un état d’esprit, la tolérance, le respect des opinions contradictoires, mais surtout les méthodes, autre au la violence, pour résoudre les problèmes. Là-dessus, je trouve que ce qui s’est passé - les scènes que les autres ont montrées dans cette ville - n’est pas honorable. Ce je veux en tout cas, en me basant sur ces évènements, c’est faire en sorte que dans ce pays - ce sont les idées pour lesquelles je fais de la politique - ces types d’actes ne se répètent plus. Je considère qu’ils n’ont pas leur place dans une démocratie. Je considère qu’il est nécessaire qu’on change, qu’il y ait un changement, qu’il y ait une alternance de pouvoir parce que la population doit vivre en paix. Les hommes politiques doivent s’exprimer librement, les journalistes doivent faire leur travail librement sans être inquiétés, tués et arrêtés.
Une des raisons pour lesquelles je fais de la politique, c’est pour que ce type des scènes qu’on nous a fait vor ici ne puisse plus se répéter. En ce qui me concerne, je m’engage, demain si je suis élu, de faire en sorte que ce genre d’évènements ne puissent plus se reproduire sur aucun des hommes politiques dans ce pays quels que soient la raison et les reproches qu’on peut faire. Il y a d’autres manières pour régler les problèmes qu’envoyer les chars et els militaires dans la rue.
 
Presse : L’un des objectifs de cette transition à l’issue de l’Accord global et inclusif, c’était de réaliser la réconciliation nationale, mais vous venez de décrire ici une situation grave. Je voudrais savoir, si vous êtes élu président de la République demain, quelle est la lecture que vous faites des problèmes auxquels il faille, sur le plan politique, expliquer la réconciliation nationale. Comment allez-vous favoriser la réconciliation et entre qui et qui elle se fera selon votre propre analyse ?
 
J.P.B. :
Comme je l’ai dit, la démocratie est un état d’esprit. On ne peut pas se déclarer démocrate et refuser la contradiction, la liberté d’opinion, d’_expression, sanctionner des journalistes, brûler des chaînes, arrêter des journalistes. La réconciliation nationale était effectivement un des objectifs, mais il faut l’avouer : on a échoué. On a échoué pourquoi ? On a échoué d’abord parce que certains acteurs, et non pas de moindres de la vie politique congolaise, n’ont pas participé à la transition. Je dirai qu’ils ont été exclus même du processus électoral.
 
Presse : Quand vous parlez de l’exclusion, ce n’est pas qu’on les a chassés, c’est eux-mêmes qui se sont exclus.
 
J.P.B :
C’est un débat et je ne voudrai pas entrer dans celui-ci. Le fait est qu’ils ne sont pas là. Ce n’est pas bon. Si demain je suis élu à la tête du pays, je ramènerai tous les exclus, toux ceux qui n’ont pas participé à la vie politique pendant cette transition par les moyens autorisés par la Constitution à y participer.

Presse : La réconciliation nationale, selon vous, serait faire participer au pouvoir ceux qui n’y sont pas ?
 
J.P.B. :
J’ai dit que j’ai commencé par là. C’est une manière aussi dans ce pays qui a d’énormes défis, des réformes qu’il faut appliquer de faire participer des forces politiques qui ne sont pas de moindres dans ce pays à la prise de décision sur l’avenir de ce pays. De sorte qu’il n’y ait pas d’acteurs d’un côté et les spectateurs de l’autre. Surtout lorsqu’on est des partis politiques à travers lesquels la population se reconnaît.
La réconciliation nationale veut dire rééquilibrer ce qui était constitué comme déséquilibre à un moment donné. C'est-à-dire la vérité. C’est aussi permettre que les adversaires politiques aient la sécurité de s’exprimer, de se mouvoir. On ne peut pas si on veut appliquer la réconciliation nationale intimider des adversaires politiques. Ça ne va pas, comme on l’a souvent vu durant cette transition, dans le sens d’apaiser les relations entre les acteurs politiques. Je crois que, une des leçons qu’on peut tirer de l’histoire de notre pays qui ont provoqué d’ailleurs les 2 guerres dans ce pays, c’est l’exclusion, l’exclusion politique. C’est une erreur qu’il ne faudra plus refaire. En tout cas, moi, je m’engage à ne plus refaire cette erreur. Je travaillerai avec tous les acteurs politiques quels qu’ils soient en vue de sceller la réconciliation nationale.
 
Presse : Il y a un adage qui dit que faites-moi de la bonne politique, je vous ferai de la bonne économie. Je veux revenir sur les tristes événements du 20 au 22 août 2006. Sur le plan économique, les indicateurs sont au rouge, entre autres, à cause desdits événements. La côte sécuritaire est à sa troisième phase, avec toutes les conséquences que vous connaissez en tant qu’économiste : réduction des importations, augmentation des prix des produits de première nécessité ainsi que des biens et services. Tout ça est dû au fait que même les bateaux qui venaient à Matadi sont orientés vers Pointe-Noire. Bien sûr vous vous battrez pour améliorer les conditions de vie des Congolais, une fois élu. Mais aujourd’hui, avant qu’on en arrive là, les deux protagonistes du second tour que vous avez signé des accords pour tenter de baisser la tension. Qu’est-ce vous allez faire pour que le pays ne puisse pas connaître trop de difficultés parce que ce qui se passe est entrain
d’annihiler les efforts que vous avez consentis pendant la transition au cours de laquelle vous avez réussi à stabiliser la monnaie et le cadre macro-économique. En neuf mois, on a assisté à un dépassement des 50 milliards des francs congolais. Tout cela est arrivé à cause de l’attitude irresponsable de deux candidats du second tour.
 
J.P.B :
Bien sûr, c’est regrettable lorsque vous avez des revers au niveau des paramètres économiques. Par expérience, vous savez qu’on a connu d’autres revers par le passé et on a pu les surmonter. Effectivement, les événements malheureux du 20 au 22 ont une influence sur la dépréciation de la monnaie, la réduction des importations, l’augmentation des primes de risques dans le pays. Ce sont là aussi les conséquences d’actes inconsidérés. Je crois que ce qui est important c’est qu’au lendemain du deuxième tour, que le gouvernement d’union nationale qui sera formé puisse sécuriser les opérateurs économiques dans l’effort qu’ils vont faire pour investir dans ce pays. C’est vital, c’est important. Deuxièmement, le gouvernement devra revenir sur les fondamentaux que nous avons, en tant que politique de maîtrise tant budgétaire que monétaire. Ce sont des choses faisables. Je comprends les inquiétudes, mais je peux rassurer, par expérience, que c’est une situation qui pourra
redevenir à la normale endéans trois mois. Les stocks remonteront, les prix baisseront, la monnaie sera restabilisée. Nous l’avons fait pendant trois ans ; nous connaissons les causes, nous pourrons lutter contre elles et revenir à la situation normale. Mais, ce qui est important c’est d’apaiser les opérateurs économiques, leur dire que ce pays est une terre où les uns et les autres peuvent investir. Il ne s’agit pas simplement d’assurer la sécurité juridique, mais moi je m’attellerai à assurer la sécurité sous toutes ses formes sur l’ensemble du territoire national. Donc, je mets ça sur le compte d’un événement qui pourra être rapidement résorbé lorsque le gouvernement d’union nationale sera mis en place. 

Presse : Vous avez dit tout à l’heure que vous avez consacré votre vie pour l’instauration d’un nouvel ordre politique dans ce pays, j’entends par là l’installation de la démocratie et la liberté d’entreprise. Puisque vous évoquez le gouvernement d’union nationale quand vous serez aux affaires, la démocratie c’est aussi la majorité qui triomphe et qui gouverne, surveillée par une minorité qui est dans l’opposition. C’est à travers ce jeu que nous allons asseoir la démocratie. La question du gouvernement d’union nationale est en contradiction avec la loi de la majorité. Vous n’êtes pas le seul, parce que hier, le CIAT est allée au parlement pour conseiller aux membres du bureau la recherche du consensus dans la prise des décisions. Nous sommes en démocratie. Quand est-ce que les uns et les autres accepteront qu’ils ont perdu, ils sont minoritaires et qu’ils doivent entrer dans l’opposition. Votre décision de constituer un gouvernement d’union nationale n’est-elle pas
incompatible avec le jeu démocratique ?

J.P.B:
Pas du tout. D’ailleurs, vous répondez à votre propre question. Ce gouvernement doit être issu de la majorité parlementaire, non pas de la minorité. Former un tel gouvernement n’empêchera pas la mise en place d’une opposition. Il est certain que demain l’on ne pourra pas mettre les 500 députés dans un gouvernement. Ma vision c’est qu’il puisse y avoir dans ce gouvernement les forces principales qui constituent la majorité afin de pouvoir mettre en place un programme susceptible de résoudre les problèmes de la population. Par expérience de trois ans de transition, je vous dirai que ce pays doit passer par des réformes courageuses s’il veut être viable. Il faut l’accompagnement de la population pour pouvoir effectuer ces réformes. Il faut faire comprendre à la population le bien-fondé de ces réformes et avoir son quitus. C’est pour ça qu’il est important, après le deuxième tour, que toutes les forces principales soient réunies dans un gouvernement pour faire le pont entre les décisions qui seront prises et la population au nom de qui ces décisions sont prises. Si la population ne comprend pas ces décisions, comment accompagnera-t-elle les efforts du gouvernement ? Donc, une opposition va se créer. C’est ça la démocratie.
 
Presse : Allons jusqu’au fond de la question. Si vous passez Président de la République, vous pouvez nommer Joseph Kabila Premier Ministre, ou si lui passe Président, seriez-vous son Premier ministre pour confirmer votre entendement d’un gouvernement d’union nationale ?
 
J.P.B :
Sachez que la démocratie ce n’est pas non plus identifier les forces politiques par rapport à un homme. Une force politique est un esprit politique, une vision politique qui peut être appliquée par n’importe quel acteur de cet ensemble politique. Poser une telle question revient à dire que la politique dans ce pays se réduit seulement à la personne de Joseph Kabila ou de Jean-Pierre Bemba. Ce qui est faux. La politique doit se ramener à des idées, à une vision, à une conception de la gestion de la vie nationale. Elle peut être mise en œuvre par d’autres acteurs de la vie politique nationale autres que Joseph Kabila ou Jean-Pierre Bemba. 

Presse : Soyez un peu plus pratique.
 
J.P.B :
Vous voulez savoir qui sera le prochain Premier ministre si je suis élu ?
 
Presse : Dites-nous d’une manière un peu plus concrète, comment les choses vont se passer si vous êtes élu. Avec quelles forces politiques allez-vous composer pour former ce gouvernement d’union national et qui va le diriger ?
 
J.P.B :
L’adage dit ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Mais, je peux vous dire que là-dessus mes idées sont très claires et les critères bien précis. Le Premier ministre que je nommerai sera celui qui pourra rassembler l’ensemble de la majorité des forces en présence. Il ne sera pas d’emblée nommé Premier ministre, mais il sera d’abord formateur du gouvernement avec cette mission de pouvoir contacter l’ensemble des forces politiques tant celles présentes à l’Assemblée nationale que celles en dehors de cette dernière pour pouvoir constituer, à travers cette majorité, un gouvernement. Ce gouvernement aura une mission : s’atteler à résoudre, dans l’immédiat et au plus vite, les problèmes de la population. La structure du gouvernement sera bien sûr l’architecture qui en sortira conformément à la Constitution. On aura un Premier ministre, peut-être des vice-Premiers ministres, issus de la majorité.
 
Presse : Pensez-vous que cette majorité vous sera acquise.
 
J.P.B :
Absolument. 

Presse : Par quel mécanisme ?
 
J.P.B :
Par le jeu des alliances politiques, le jeu de la coalition politique autour non pas des hommes, mais d’une vision politique. C’est pour ça que je dis qu’il ne faut pas ramener l’espace politique à des hommes, mais à des idées. Je pense que si on a tous le même entendement de la démocratie, à travers les idées à recueillir des hommes et des femmes qui partagent une vision commune, celles capables de répondre aux aspirations de la population, cela est possible. On peut trouver des responsables qui sont d’accord pour qu’on réhabilite et construise des routes, qu’on assure l’adduction en eau potable, qu’on assure l’électrification de tout le pays, qu’on assure la sécurité sur toute l’étendue du territoire national, qu’on aie une économie forte et dont les résultats donnent de l’emploi à la population, qu’on respecte et garantisse les droits de l’homme et la liberté d’opinion. Je crois que des hommes partageant une telle vision se retrouvent dans tous les camps
politiques et peuvent se réunir au sein d’un même gouvernement. C’est un problème des idées, de vision dans les groupes politiques. J’ai rencontré beaucoup d’acteurs politiques qui partagent cette vision.
 
Presse : Vous avez parlé des réformes. Vous avez des idées claires et précises pour le pays. On ne peut pas concrétiser tout ce que vous dites quand on n’a pas de moyens. Sur les 150 réformes qu’on devait engager, il n’y a que 40 qui ont été exécutées. Une fois au pouvoir, qu’allez-vous faire pour corriger ces erreurs quand on sait qu’à ce jour le gouvernement continue à faire des dépenses extrabudgétaires, plus de 280 millions des francs congolais non prévus au budget ont été décaissés pour payer les parlementaires, on rate même les rendez-vous importants comme les assemblées annuelles de la FMI et de la Banque Mondiale tenues à Singapour où la République démocratique du Congo était la 2ème vice-présidente. Peut-être que les uns et les autres ont négligé les choses à cause de cette histoire des composantes. Mais une fois au pouvoir, que feriez-vous pour permettre à ce pays d’aller de l’avant, tout en en respectant les recommandations des partenaires extérieurs ?
 
J.P.B :
Ce qui est important c’est la mise en place du leadership de demain, une vision claire de la marche du pays. Non seulement au point de vue économique, mais également aux points de vue social, sécuritaire, politique. C’est ça, je pense, dont nous souffrons le plus dans ce pays. Je crois, en ce qui me concerne, à une vision claire d’un nouveau Congo dont je rêve, dont je souhaiterai être un des acteurs principaux de sa mise en route ou de son application. Je suis persuadé qu’avec les acteurs politiques dont le pays dispose, nous trouverons des femmes et des hommes pour pouvoir appliquer cette nouvelle vision politique et un changement dans la manière de gérer ce pays. Je mets ce dont vous me parlez dans le cadre d’une rénovation du leadership qu’il faut et qui est nécessaire dans ce pays. Et c’est pour ça que je demande à la population de me faire confiance, de me donner 5 ans pour qu’on puisse effectivement donner la place qu’il faut dans le concert des nations à
> notre pays. On manque beaucoup de rendez-vous certes, mais c’est par notre propre faute. Vous me parlez également de la mobilisation des recettes. C’est vrai parce qu’il faut beaucoup de ressources pour le développement. Est-ce que vous savez que dans ce pays beaucoup des ressources ne sont pas mobilisées ? Pourquoi ? Parce que, dans notre vision, il y a encore dans ce pays la corruption, la fraude, l’impunité. Quand nous allons nous attaquer à ces maux qui gangrènent le pays, je peux vous assurer que les recettes qui passent à gauche ou à droite de la caisse générale de Trésor vont y revenir et très rapidement. La Rdc avec les ressources qu’elle a du sol et du sous-sol ne peut pas souffrir du budget qu’il a aujourd’hui. Nous pouvons avec ce que nous avons aujourd’hui, si nous le mobilisons sérieusement et effectivement, multiplier par trois le budget actuel. Ce n’est pas un secret.
 
Presse : Comment allez-vous gérer le problème de l’insécurité qui se pose avec acuité au pays, surtout dans sa partie Est où la population a besoin d’un Président qui rassure sur la paix sans laquelle elle ne peut librement vaquer à ses occupations ? Quel est votre plan de sécurité pour que ce pays puisse reprendre sa paix d’antan ?
 
J.P.B :
Le problème d’insécurité qui se passe particulièrement à l’Est me préoccupe énormément et m’interpelle. L’Ituri ? Je connais bien pour y avoir séjourné, pour avoir eu l’expérience de la pacification avec la population, avec les groupes sociaux culturels. C’est une réalité, posez la question à nos frères de l’Ituri, ils vous le diront. Cette expérience de la pacification, de la sécurisation de l’Ituri était fructueuse. Quand nous avons quitté cette partie du territoire, vous savez ce qui s’en est suivi en termes d’insécurité. Au niveau du Kivu, la présence des groupes armés doit nous interpeller. Au-delà de cette présence, on doit chercher à savoir comment ces groupes sont-ils armés, comment se fait-il que les Interhamwe continuent dans notre pays à posséder des armes, des munitions, des uniformes et à vivre paisiblement ? Dans mon programme, je me suis engagé, particulièrement vis-à-vis des populations du Kivu, de l’Ituri. Dans les 6 mois si je suis élu
Président de la République, je vais mettre fin à l’insécurité qui y règne. C’est une volonté politique.
 
Presse : Au premier tour, le candidat Jean-Pierre Bemba n’a presque pas eu des voix dans cette partie de la République. Les gens ont préféré Joseph Kabila parce qu’il semble les rassurer sur la paix. Vous pensez que cette fois-ci cette population va vous faire confiance avec la promesse que vous venez de faire ? Qu’est-ce qui peut les garantir en ce moment ?
 
J.P.B :
Je connais le terrain et les forces qui sont en présence. Je dis, partant de mon expérience, que c’est des choses qui peuvent se mettre en place rapidement pour redonner la sécurité à nos frères et sœurs qui sont constamment tués, les mamans violées, le cases brûlées par ces groupes armés. S’il y a bien une zone dans ce pays où j’aurai dû obtenir par le discours un soutien, c’est à l’Est. 

Presse : Ça n’a pas été le cas.
 
J.P.B :
Peut-être que le discours n’est pas arrivé ou n’a pas été compris. Mais, je vais mettre, moi, une rupture avec l’approvisionnement en armes, en munitions de ces groupes armés. Je crois qu’elle ne m’a pas compris ou elle ne connaît pas la vérité. C’est un des maux dont notre peuple souffre. Je m’emploie à l’occasion de ce second tour de lui apporter le message de la vérité pour lui dire «sortons» si elle veut sortir de l’état d’insécurité dans lequel elle est plongée. Je propose à la population de me faire confiance, de me donner ses voix. Ce qu’elle endure depuis plus de 12 ans que les Interhamwe sont sur notre territoire, sèment la désolation, pillent, tuent, volent nos populations, j’y mettrai un terme endéans six mois. J’ai dit six mois.
 
Presse : Comment feriez-vous, sans entrer dans les détails, pour neutraliser ces groupes armés ?

J.P.B :
C’est une question de volonté politique. Si je suis élu, je vais pouvoir mettre fin à toute l’insécurité qui règne dans cette zone. 
 
Presse : Aujourd’hui, les forces militaires (Monuc, Eufor) occupent le pays pour des raisons de sécurisation du processus électoral. Ce n’est pas ça la tactique d’un chef d’Etat quand il faut protéger son pays. Quelle est votre vision de l’armée de demain et comment comptez-vous la réformer et moderniser ? Beaucoup des gens pensent qu’il faut encourager le service militaire obligatoire pour que le peuple puisse se prendre en charge lorsqu’il s’agit des problèmes militaires. Etes-vous du même avis ?
 
J.P.B :
Je souhaite une armée républicaine au service du peuple, de la nation et des institutions. Je dis ça parce qu’il ne faut pas replonger le pays, en mettant l’armée au service d’un seul homme. Je souhaite avoir une armée disciplinée, encadrée, éduquée qui comprenne sa mission première. Les hommes en uniforme ne peuvent pas être les ennemis du peuple. D’abord, ils doivent savoir qu’ils sont équipés, nourris et payés grâce à l’argent du contribuable. Ensuite, l’armée n’est pas là pour insécuriser la population. Mais, sécuriser et la population et les frontières du pays. Si elle comprend cette mission-là - c’est pourquoi je parle de rééducation, d’encadrement, en commençant par le rôle que doit jouer les commandants, à commencer par ceux de la section, du bataillon, de la brigade - l’armée devient républicaine. Le service militaire est obligatoire lorsque l’Etat a besoin de mobiliser les troupes, lorsqu’il y a du mal à mobiliser les troupes dans des recrutements. Ce n’est pas le cas dans notre pays. Si aujourd’hui vous lancez une campagne de recrutement, vous aurez des centaines de milliers des jeunes qui répondront devant le drapeau. Ce qui revient à dire que ce n’est pas nécessaire de rendre obligatoire le service militaire. Ce qu’il faut c’est de poursuivre le programme d’intégration de l’armée. C’est important. Nous ne l’avons pas achevé au bout de cette transition. Ce qui est important aussi c’est de continuer le programme d’équipement de nos troupes pour défendre la nation, de rééduquer les hommes des troupes. La Police, elle, a le rôle de maintien de l’ordre. C’est elle qui doit pouvoir faire respecter les libertés individuelles, sécuriser les citoyens. Je dis que tous, militaires et policiers, doivent pouvoir être valorisés. Cela doit commencer par d’abord leur donner des casernes. Car, le spectacle que nous voyons chaque jour avec des hommes en armes pas seulement à Kinshasa, mais aussi à travers toutes les grandes villes du
pays, ce sont des choses qui ne se feront plus. Les militaires doivent être formés, entraînés, équipés, et être dans des casernes du 1er janvier au 31 décembre. La solde doit arriver à chaque homme des troupes. Et les militaires doivent se trouver loin des villes. On ne doit laisser dans les villes et cités que la Police avec des moyens adéquats de se mobiliser pour sécuriser la population. Ce qui se passe aujourd’hui comme spectacle n’est pas digne d’un Etat moderne, d’un Etat de droit. Moi, j’ai honte. Comment peut-on trouver des militaires dans des aéroports internationaux avec des armes lourdes qui y sont pointées? Sommes-nous en état de guerre permanent ? La guerre est terminée. Quelle image nous donnons à la population, à la Communauté Internationale ? En tout cas, dans le volet sécuritaire, il faudra poursuivre, dans la réforme de l’armée, le processus d’intégration de cette armée. Les militaires, à qui je dois beaucoup de respect, doivent être casernés et non pas dans des institutions, équipés, constamment entraînés. Dans ces conditions - si ce programme est mis en œuvre et il peut être mis en œuvre - je vous garantis que nous aurons une des armées les plus fortes dans ce continent. Je connais, de mon expérience, quelles sont les capacités de nos hommes des troupes. Si les conditions sont réunies, on va être surpris de la montée en puissance d’une armée véritablement disciplinée, forte et au service de la nation. Et je m’engage à faire ça et je suis prêt à répondre si ce n’est pas fait.
 
Presse : Vous dites que vous pouvez multiplier par trois le budget du pays, qu’on ne bâtit pas une armée républicaine ni une Police citoyenne sans moyens. Vous parlez du casernement, de la solde. Il y a quand même des conditions pour arriver à tout ça. Où est-ce que vous allez sortir cet argent ?

 
J.P.B :
Le problème c’est que je parle de ce que je connais. Savez-vous que dans l’armée il existe un service de génie civil ? Il y a des militaires, des officiers formés, responsables de ce service qui ne sont pas utilisés. Croyez-vous demain que si nous achetons le ciment à 10 dollars le sac, nous achetons le fer à béton, les tôles à 8 dollars la pièce, le sable qu’on trouve partout, les moellons, les caillasses, les fils électriques, les chevrons, qu’on ne peut pas, nous-mêmes, par la mobilisation du génie civil de l’armée, construire des camps militaires ? Je vous fais le pari. Et ça ne vas pas coûter les sommes faramineuses comme vous pensez. Un camp militaire de 1.500 logements, si vous prenez 500 sacs de ciment par maison, multiplier par 10 et faites l’addition. Est-ce que ces moyens manquent à l’Etat ? C’est une question de volonté politique. Ceci peut être étalé également dans le temps. 
 
Presse : Mais, il faut des hommes des troupes.
 
J.P.B :
Pour construire une maison il faut combien d’hommes des troupes ? Vous savez aujourd’hui combien d’hommes des troupes nous avons ? C’est même de trop. 
 
Presse : 180.000
 
J.P.B :
C’est de trop. Ce n’est pas nécessaire aujourd’hui. 
 
Presse : Pour ce grands pays et avec les menaces qui nous guettent.
 
J.P.B :
Je vous dis que ce n’est pas nécessaire.
 
Presse : On ne peut pas aller jusqu’à 250, 300 mille. 
 
J.PB :
D’expérience, je vous dis que ce n’est pas nécessaire parce que ce n‘est pas le nombre des militaires qui fait gagner une guerre. Ce n’est pas la quantité des matériels non plus. C’est plutôt la détermination et la tactique de combat. Je ne veux pas entrer dans des détails, mais croyez-moi. 
 
Presse : Mais, l’armement coûte cher.
 
J.P.B :
Effectivement. Mais, une fois de plus, les experts militaires vous diront qu’en fonction des missions, vous avez le type d’armes qu’il faut. On n’aligne pas n’importe quel type d’armes pour n’importe quelle mission. 
 
Presse : Une fois au pouvoir, le caporal touchera combien parce que la solde là est ridicule aujourd’hui.
 
J.P.B :
Mais, la solde ridicule n’a pas été appliquée. Je ne veux pas ici rejeter la responsabilité sur les uns ou sur les autres. Ce qui intéresse ici c’est l’avenir. D’abord, si nous réduisons la taille de l’armée, parce que je l’ai dit, 180.000 hommes c’est trop, nous allons réaliser des économies. Mon idée c’est de mettre une division par région militaire. Une division c’est, comme tout le monde le sait, trois brigades. Une brigade compte autour de 4.800 et 5.000 hommes. Ca vous fait en moyenne 15.000 hommes par région militaire pour assurer la défense. C’est même beaucoup. Au total, avec 100.000 hommes on peut assurer la sécurité. Tout le reste peut être mis au travail, à la réfection des routes, à la construction des casernes. Ce n’est pas impossible, mais c’est question de volonté politique. Il y a un programme DDR avec les partenaires extérieurs. Permettons à ceux qui veulent aller dans le cadre de la démobilisation de pouvoir y aller. C’est question de volonté politique et, je vous dis, d’application des décisions politiques. On peut y arriver. La solde que nous cherchons aujourd’hui pour 180.000 hommes, lorsque les effectifs seront réduits à 100.000 hommes, la même solde sera multipliée par deux tout de suite. S’il faut beaucoup d’argent pour ça, c’est question de volonté politique. Le caporal pourra mieux toucher. Si nous pouvons dire dans l’immédiat que le caporal pourra avoir 100 dollars, c’est parce qu’il a une maison que l’Etat lui donne à travers la structure de l’armée, parce que ses enfants vont à l’école, parce qu’il y a une polyclinique à proximité du camp où il pourra faire soigner sa famille et lui-même, parce qu’il y a une cantine dans laquelle l’Etat lui verse chaque mois sa ration. Ce caporal - ce soldat dernière classe dans un premier temps - peut se retrouver avec un minimum de 100, voire 150 dollars. Ce sont des objectifs qu’on peut atteindre. Et je vous dis que même dans le budget actuel cela est à notre portée. C’est encore une fois question de volonté politique pour pouvoir faire articuler cette politique.
 
Presse : La sécurité ce n’est pas seulement l’armée mais c’est aussi les services de sécurité et aussi la diplomatie. Si nos frontières sont des véritables passoires, c’est parce que ces services n’ont pas les moyens qu’il faut. Qu’est-ce que vous dites de ces services-là ?
 
J.P.B :
J’ai parlé de la Police pour l’ordre public. Je parle des services de sécurité qui sont des services d’intelligence. Ils ne sont pas là pour jouer le rôle de la Police et essayer d’intimider la population. Le service d’intelligence a le rôle de recherche, d’analyse et non pas ce que l’on voit chaque jour. Peut-être que les personnes qui sont à la tête de ces services ne savent pas ce que l’on attend d’eux. Ils n’ont pas la bonne information de ce que c’est un service d’intelligence. C’est un service d’analyse avant tout. De récolte d’informations. Laissons à la Police les soins de pouvoir régler les problèmes d’ordre public. Et au service de sécurité la tâche de pouvoir faire le travail des renseignements, de recherche des données pour les institutions, le gouvernement. Et non pas les hommes qui sont dans les institutions. Moi, ma vision, je le répète, c’est de pouvoir renforcer les institutions et non pas favoriser la présence des hommes forts dans des
 institutions faibles. Donc, tous ces services qui dépendent et qui sont pour le gouvernement au service de la population doivent comprendre leurs missions.
 
Presse : Vous avez l’ambition légitime de gouverner ce pays, mais c’est sur une population des plus pauvres de la terre, celle qui n’a pas accès au minimum. Elle n’a pas accès au courant ni à l’eau potable, moins encore aux soins de santé et à l’éducation de base. Quand vous serez Président de la République, comment allez-vous résoudre cette question du courant électrique, par exemple ? Comment feriez-vous pour que le courant du barrage d’Inga, le plus important d’Afrique, puisse profiter à la population ? Comment feriez vous pour diminuer toutes ces poches noires parce qu’au premier tour vous aviez promis de donner l’eau et le courant à toute la population congolaise, 24 heures sur 24 ? 
 
J.PB :
On a fait l’expérience de la monopolisation de la distribution du courant électrique dans notre pays. C’est un échec. La Snel n’a pas rempli la mission de pouvoir donner de l’électricité dans tout le pays. Avait-elle le moyen de remplir sa mission ? Non. Le taux de recouvrement actuel de la Snel ne lui permet pas d’entrevoir même dans les 5 ans à venir de donner le courant à l’ensemble du pays. Il faut une autre politique. La mienne c’est de libéraliser le secteur tant de la production que de la distribution de l’énergie par des textes. A l’instar de ce qui s’est fait au niveau de la téléphonie, de l’aviation, libéralisons la production et la distribution du courant dans notre pays. Réglementons par des termes techniques le type de courant qu’il faut fournir à la population, aux habitations, aux usines. Prélevons les taxes qu’il faut sur ces unités de production. Laissons la tâche de produire à tout opérateur privé qui voudrait produire et distribuer du courant.
A partir de ce moment-là, par la mise en place d’un code énergétique qui permettrait, pour celui qui voudra mettre en place centrale électrique ou thermique ou encore toute autre forme de transformation d’énergie, d’avoir des avantages de son investissement. Nous aurons toute une série d’opérateurs qui vont certainement demander de mettre du courant dans les différents villes et villages. Ça commencera par les villes les plus juteuses parce que, on ne fait pas du mécénat, ces gens ne vont pas investir pour qu’ils perdent. On pourra, dans un bref délai, assurer l’électrification rapide de notre pays. En attendant, j’ai proposé à la population ce qui est faisable : mettre en place dans tous les territoires qui n’ont pas de courant des groupes électrogènes de 500 Kwa immédiatement. Ca ne coûte pas plus de 80.000 dollars.
 
Presse : Mais, le problème de carburant va se poser.
 
J.P.B :
Oui, mais les calculs ont été faits : 80.000 dollars pour le groupe électrogène multipliés par plus ou moins 150 territoires qui ne bénéficient pas du courant électrique, on a 9.000.000 de dollars. C’est à la portée de l’Etat. Deuxièmement, ces groupes-là consomment en moyenne 20 litres à l’heure lorsqu’ils sont en surcharge. Si dans un premier temps, vous décidez de donner le courant pendant 8 heures par jour, par groupe électrogène, on a un fût par jour. 150 fûts par jour multipliés par 200 dollars le fût, on a un total de 30.000 dollars par jour multipliés par 30. Ça fait 900.000 dollars. Est-ce que vous savez ce que coûtent les frais de mission dans ce pays par mois ? On peut couper ces frais de mission pour répondre aux besoins de la population. C’est encore une fois de plus question de volonté politique. Même si on ajoute les charges des huiles et autres câblages, ce n’est pas ça qui va stopper, par les moyens de l’Etat, la distribution de l’énergie pour l’ensemble de la population. 
En ce qui concerne l’eau, je sais de quoi je parle parce que je l’ai fait dans certains coins du pays. Le forage d’eau potable ne coûte rien. Avec 10 ou 15.000 dollars on peut avoir des tuyaux galvanisés en PVC et pompes comprises Est-ce que ce n’est pas à la portée de l’Etat pour, dans un premier temps, fournir de l’eau potable à toutes les villes et à tous les villages à travers ce système ? Pour faire venir un camion de forage de la Chine, il faut 150.000 dollars. Si on achète pour chaque territoire un camion de forage, l’Etat ne dépenserait que 10 millions de dollars. Une somme à sa portée.
Je parle maintenant des routes. J’ai sillonné tout le pays, c’est un véritable problème pour notre population. Dans une vision et une volonté politiques d’acquérir une benne, une pelle chargeur et un compacteur, pour chaque territoire, je ne veux pas vous citer les noms des pays, l’Etat ne dépensera pas non plus grand chose. On peut donner à nos territoires la possibilité d’entretenir leurs routes respectives. Il y a des économies qu’on peut faire sur le budget actuel. Ces économies peuvent être affectées à autre chose. Je ne suis pas trop ambitieux si je dis qu’on peut multiplier ce budget par trois parce que j’ai eu à diriger la commission Ecofin et je sais de quoi je parle. Je sais où se passe le trafic.
 
Presse : Pourquoi vous ne l’avez pas arrêté ?
 
J.P.B :
Mon parti a dénoncé la fraude et les pillages. Je ne suis pas là pour faire la querelle. Vous connaissez l’actualité. Je pense que demain, en alternant l’autorité de l’Etat, ces choses vont cesser. 
 
Presse : Comment pensez- vous combattre la corruption parce que c’est aussi une gangrène ? Le pétrole, par exemple, qu’on exploite à Moanda est sous évalué depuis des lustres. 
 
J.P.B :
Tout à l’heure, j’ai dit quelque chose que, peut-être, vous n’avez pas saisie : l’impunité qui tue notre pays. Quand dans les thèmes de campagne je parle de la justice, de la réforme de la Justice, je pense faire de la lutte contre la corruption, qui passe par la fin de l’impunité, le socle de notre combat. Dans les audits que j’ai demandés à la Cour des Comptes, tous les mandataires de l’Etat ont été attrapés la main dans le sac. Et aujourd’hui, ils sont tous en parfaite liberté. C’est véritablement un signal qu’on lance pour stopper la corruption. Il faut permettre à la Justice de faire son travail de dire le droit. Le jour où des mandataires de l’Etat, des ministres, des ambassadeurs ou des officiers de l’armée vont être devant la Justice pour répondre de détournements des deniers publics, que la Justice, elle aussi, va dire le droit et va le lire, et que ces présumés coupables seront sanctionnés par la Justice, et non pas par le pouvoir politique, je peux vous assurer que nous commencerions à réduire la corruption et la fraude dans ce pays d’une manière drastique, forte. Rien que par là. Vous allez voir comment les citoyens, les mandataires changeront leurs comportements. 
 
Presse : Parce que vous parlez de comportement, beaucoup de gens disent que le problème du Congo c’est aussi celui de l’éducation des masses. Quel est justement votre plan d’éducation pour la jeunesse congolaise ? Comment, sur le plan social, comptez-vous résoudre cette question de la plus value : quand vous parlez des tuyaux d’eau, des câbles électriques, etc. Le cuivre est produit ici, mais le câble électrique, lui, n’est pas produit ici. Il y a un problème sérieux qui fait que toutes les richesses du pays vont à l’extérieur, mais la population n’en reçoit pas la dividende. Vous êtes passé par le Kasaï, vous avez vu dans quelles conditions vivent les habitants de ce coin où sont sortis certains des diamants, les gros du monde. Il n’y a pas d’eau ni de courant, moins encore d’école. Dans toute la République, les enfants étudient à même le sol. Ce sont des problèmes concrets qui méritent des réponses concrètes de votre part. Si vous êtes au pouvoir, comment allez-vous
 résoudre toutes ces choses parce qu’il faut qu’il y ait une incidence dans le vécu quotidien de la population ?
 
J.P.B :
Vous soulevez là une question très importante. C’est justement pour apporter des solutions aux problèmes du vécu quotidien de la population que je fais la politique. C’est pourquoi je demande à la population de me donner les moyens de résoudre ces problèmes-là en m’élisant. Tout ne peut être résolu que par la possibilité d’être à la tête des institutions. L’éducation et la formation de la population nous préoccupent au plus haut point. C’est pour cette raison que nous nous sommes battus pour que, dans la Constitution, la liberté d’opinion et d’_expression soient garanties. C’est dans l’opinion que vous pouvez aussi éduquer la population. Le programme social, éducatif, culturel, sanitaire d’un gouvernement doit impliquer la population. Dans un territoire où il n’y a pas d’hôpitaux, vous amenez la population, lorsqu’elle a la malaria, d’aller recourir à des médicaments traditionnels parce que vous lui privez des besoins sanitaires. Il faut plutôt l’amener dans des
établissements où il peut rencontrer des pédiatres, des infirmiers, des chirurgiens, etc, où il peut recevoir des soins appropriés. Si vous mettez de l’eau potable dans un coin, vous éduquez aussi la population qui y habite parce que vous l’amenez à consommer l’eau potable, et non pas l’eau des rivières et des ruisseaux. L’Etat a la responsabilité de l’éducation et de la protection de la population. Je suis tout à fait d’accord avec vous. On fait la politique pour mettre fin à cette misère, cette pauvreté de la population. Il est inacceptable de voir des enfants qui étudient à même le sol, des femmes qui accouchent à même le sol avec une bougie, des chirurgiens qui opèrent avec des couteaux de cuisine, avec des lampes tempêtes, etc. Nous l’avons vu dans la majorité des villages que nous avons parcourus. Ce n’est pas normal ni digne d’un Etat. Nous sollicitons les voix de la population pour changer cet état des choses. Parce que nous avons un programme et une volonté
 politique. Que par une bonne politique économique, les investisseurs viennent, investissent dans le pays, donnent du travail. Qu’on prépare un programme de développement de l’éducation. Qu’on puisse créer des établissements scolaires bien équipés, avec des enseignants bien payés, bien formés pour, à leur tour, former des enfants. 
 
Presse : Les moyens vont venir de l’extérieur une fois de plus ?
 
J.P.B :
Vous soulevez là un problème très important. Il faut mettre un terme à la contradiction entre la richesse du pays et la pauvreté de la population. La magie de la transformation de ce contraste réside en l’espoir que je fais que, demain, en étant élu, les populations bénéficient des richesses de ce pays. Je propose l’équation qui va nous amener à résoudre cette contradiction. C’est possible. Faites-moi confiance, accordez-moi cinq ans pour pouvoir renverser cette contradiction. J’en fais le pari. Si dans les 5 ans j’échoue, je suis prêt à arrêter. Je suis certain que dans les 5 ans, la vie des citoyens congolais de ce pays va changer. 
 
Presse : La force de conviction que vous avez étonne. Qu’est-ce que vous avez de particulier qui vous pousse à avoir un tel optimisme et qui peut pousser la population à dire «voilà l’homme que nous cherchons !» ? A vous entendre parler, on dirait que vous prônez un état fort. Vous ne craignez pas d’être taxé de dictateur ? Êtes-vous prêt à être un Président de la République démocrate, capable d’aller devant la Cour vous justifier au cas où vous commettez des abus ?
 
J.P.B :
De la même manière que la démocratie est un état d’esprit, la dictature l’est aussi. La dictature est un état d’esprit qui veut que vous déteniez le pouvoir non pas par la volonté du peuple, mais par la volonté soit d’un coup d’Etat. C’est à partir de cet état d’esprit-là que vous n’avez plus des comptes à rendre à la population, mais à ceux qui vous ont aidé à monter ce coup d’Etat. Le temps que vous passez en tant que dictateur, vous ne le passez pas pour résoudre les problèmes du peuple, mais pour se maintenir dans ce fauteuil que vous avez frauduleusement pris. Moi, je suis un démocrate. Pourquoi ? D’abord j’ai donné ma vie pour ce pays. Je pouvais très bien aussi resté dans les affaires. J’ai négocié avec feu Laurent Désiré Kabila, l’ancien Président, les Accords de Lusaka, en juillet 1999, pour instaurer un nouvel ordre politique. L’esprit de ce nouvel ordre politique était la démocratie. Voilà ce que nous avons signé. Je n’ai pas négocié pour qu’on partage
 une dictature ensemble. Sinon le Dialogue intercongolais, Sun-City, la société civile et l’opposition non armée qui y ont participé n’étaient pas nécessaires. Je me suis battu pour ce nouvel ordre. J’ai même risqué ma vie à cinq reprises pour ça. Je devais mourir. Je suis vivant par miracle, grâce à Dieu. Ceux qui me connaissent le savent. Je n’ai pas risqué ma vie pour mettre en place une dictature. Je suis démocrate parce que j’ai l’esprit démocrate. Je tolère la contradiction et ne harcèle pas ceux qui me contredisent. Même dans mes propres chaînes de radio et de télévision, on me critique. Ça ne me dérange pas. C’est le rôle même d’un homme politique d’être critiqué. Parfois, ça déborde, mais il faut supporter. Si on n’accepte pas d’être critiqué, il ne faut pas non plus faire de la politique. Je suis pour le pluralisme politique, c’est-à-dire que les hommes et les femmes qui se disent politiques se regroupent et émettent des idées. Je suis pour ce type de société.
 Je suis pour l’alternance au pouvoir par la volonté du peuple. C’est pour ça qu’il est important de garantir la liberté d’opinion et d’_expression. Nous voulons que le peuple fasse un choix équitable, transparent. Laissons le peuple juger. Ne muselons pas la presse. Ne fermons pas les chaînes de télévision ni de radio ni des journaux. Il y a des moyens, par la loi, de sanctionner les contrevenants. Laissons-le s’exprimer. Laissons le peuple juger. On ne peut pas tromper tout un peuple, à tout moment. Il faut toujours agir dans le respect de l’autre et de l’ordre. Je continuerai à défendre les valeurs démocratiques. Et je pense que c’est par ce système que les énergies pourront se développer dans ce pays. Dans un environnement apaisé. Et je n’ai pas peur de la contradiction parce que j’ai des arguments. Un dictateur n’en a pas et sa réponse c’est la force. Ce que moi je refuse et je suis prêt à tout débat dans une démocratie.
 
Presse : Comment vous entendez gérer la diplomatie ?
 
J.P.B :
La diplomatie de notre pays doit être totalement refaite, c’est-à-dire qu’aujourd’hui notre pays est quasiment inexistant sur la scène internationale, malgré que nous ayons remis de moyens à nos ambassades. Les salaires des diplomates sont régulièrement payés. Les missions diplomatiques sont payées. Ce qui manque au niveau de la diplomatie, c’est une vision claire. Le Congo sera ce que le Congo veut. Le Congo a un rôle à jouer tant en Afrique que dans le monde. Je sais que la communauté internationale attend aussi du Congo quelque chose dans ce sens. Ça passera par la définition d’une politique claire et, bien sûr, par le choix des diplomates capables d’appliquer cette politique. Notre pays est affilié à trop d’organisations internationales. Il faut revoir les choses sur ce chapitre. Il faudra d’abord les sélectionner et voir, aujourd’hui par rapport à hier, quelles sont les plus prioritaires et où est-ce que nous devons donner notre voix, notre vision pour participer à l’évolution de ce monde. Nous sommes quasiment absents. Il faudra que nous rétablissions certains équilibres. Je crois que le Congo a un rôle à jouer, mais il faut d’abord commencer par nettoyer la maison et, ensuite, rétablir les relations de bon voisinage avec tous les voisins, faire entendre notre voix au niveau de l’Afrique tout entière, avant de rayonner dans le monde. Ce n’est pas une simple décision. C’est une action qu’il faut mettre en œuvre et qui donnera des résultats dans un délai raisonnable.


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